À Paris, il existe deux types de géographie. Celle du plan de métro, rationnelle, balisée, où la ligne 1 file droit vers La Défense et où les touristes s’agglutinent au Trocadéro. Et puis, il y a l’autre. Celle des impasses qui ne devraient pas exister, des cours intérieures qui sentent le chèvrefeuille en plein mois de décembre, et des portes qui n'ont pas de poignée.

Élias était un flâneur professionnel, ou du moins, c'est ce qu'il aimait se dire pour justifier ses insomnies. Dans la vraie vie, il était archiviste aux Gobelins, un métier qui consistait à classer la poussière des autres. Mais la nuit, il arpentait le Marais, cherchant les failles.

Tout commença un mardi de novembre, sous ce crachin parisien persistant qui vous glace les os et transforme les pavés en miroirs noirs. Élias rentrait chez lui, rue des Archives. Il connaissait sa rue par cœur : la boulangerie fermée, le code du digicode qui ne changeait jamais, le bruit feutré de la ville endormie.

Pourtant, ce soir-là, entre le numéro 42 et le 44, il y avait un espace.

Pas une ruelle, non. Juste une porte. Une lourde porte en chêne massif, vernis écaillé, encadrée de pierres de taille bleuies par le temps. Élias s'arrêta net. Il passait devant cet immeuble deux fois par jour depuis six ans. Il aurait juré sur sa collection de vinyles qu'il n'y avait là qu'un mur aveugle la veille encore.

Il s'approcha. Aucune plaque de médecin, aucun nom, pas même une serrure visible. Juste le bois, sombre et vivant. Poussé par une curiosité qui lui picota la nuque, il posa sa main à plat sur le vantail. Le bois était chaud. Pas tiède, chaud. Comme une peau.

Sans qu'il n'exerce la moindre pression, la porte s'entrouvrit dans un soupir hydraulique, sans le grincement cliché des films d'horreur.

Élias jeta un coup d'œil alentour. La rue était déserte. Une sirène de police hurlait au loin, vers Bastille. Il prit une inspiration, et franchit le seuil.

Il s'attendait à tomber sur un hall d'immeuble haussmannien, avec ses tapis rouges usés et son odeur de cire d'abeille. Au lieu de cela, il se retrouva les pieds dans l'herbe.

Il cligna des yeux. Il faisait nuit, mais une nuit étrange, éclairée par une lune rousse, immense, beaucoup trop proche de la Terre. Devant lui s'étendait non pas un couloir, mais une plaine. Une plaine semée de portes. Des milliers de portes.

Elles tenaient debout toutes seules, sans murs pour les soutenir. Il y avait des portes de grange rustiques, des portes de saloon, des portes automatiques de supermarché qui s'ouvraient et se fermaient sur le vide, des portes dérobées de châteaux forts.

— On ne reste pas sur le paillasson, jeune homme, on entre ou on sort.

Élias sursauta. Assis sur un tabouret haut, à côté d'une porte de cabine téléphonique rouge anglaise, un vieil homme lisait un journal dont les photos bougeaient. Il portait un costume trois-pièces impeccable et des baskets montantes fluo.

— Où suis-je ? demanda Élias, la voix tremblante.

— Dans l’Interstice, répondit le vieux sans lever les yeux. Le terminus des occasions manquées. La salle d'attente des "et si".

Le vieil homme plia son journal et pointa sa pipe vers une petite porte bleue, toute simple, à quelques mètres d'Élias.

— Celle-ci, c'est la vôtre. Du moins, une version.

— Ma porte ?

— Vous vous souvenez de 2018 ? Le café à Montmartre ? La fille avec l'écharpe jaune qui lisait le même livre que vous ? Vous n'avez pas osé lui parler. Vous avez fini votre espresso et vous êtes parti.

Élias sentit une boule se former dans sa gorge. Il s'en souvenait parfaitement. Il y pensait encore certains soirs de pluie.

— Derrière cette porte bleue, poursuivit le gardien, vous lui avez parlé. Vous vivez dans un deux-pièces aux Abbesses. Vous avez un chat qui s'appelle Jazz et elle est enceinte de cinq mois.

Élias fit un pas vers la porte bleue. Il pouvait entendre, très faiblement, un rire de l'autre côté. Son rire. Et une musique de fond... du Chet Baker.

— Je peux... je peux entrer ?

— Bien sûr, dit le vieux. Mais la règle est stricte. Si vous ouvrez cette porte, celle par laquelle vous êtes arrivé — votre réalité, votre travail d'archiviste, vos amis actuels — se fermera à jamais. C'est l'un ou l'autre. Le beurre ou l'argent du beurre, comme vous dites là-haut.

Élias tendit la main vers la poignée en laiton de la porte bleue. Son cœur battait la chamade. Une vie parfaite. Une vie sans la solitude du mardi soir. Il n'avait qu'à tourner le poignet.

Mais une image lui vint. Son frère, qui l'attendait demain pour l'aider à déménager. Son projet de livre sur l'histoire de Paris qu'il avait enfin commencé. Et cette sensation étrange, mais rassurante, d'être lui-même, avec ses cicatrices et ses échecs, et non une version alternative polie par le destin.

Il retira sa main. La poignée devint froide instantanément.

— Choix intéressant, marmonna le vieux gardien en rallumant sa pipe. La plupart des gens entrent. Ils préfèrent le rêve. Mais ils oublient que le bonheur a moins de saveur quand on n'a pas connu le goût de l'amertume.

Élias recula.

— Comment je rentre ?

— Comme vous êtes venu. Mais dépêchez-vous, Paris se réveille. Et les portes de l'Interstice sont capricieuses.

Élias courut vers l'arche de chêne par laquelle il était arrivé. Il traversa le cadre et trébucha, s'étalant de tout son long sur le trottoir mouillé de la rue des Archives.

Il se releva brusquement. Un camion-poubelle passait dans un fracas métallique. Un boulanger levait son rideau de fer un peu plus loin. Il se retourna.

Le mur entre le 42 et le 44 était lisse, crépi, impénétrable. Plus de porte. Plus de bois chaud.

Élias resta là un moment, sous la pluie, hagard. Il fouilla dans sa poche pour trouver ses clés, mais ses doigts rencontrèrent un objet froid et dur qu'il n'avait pas avant. Il le sortit.

C'était un petit éclat de laiton. Une poignée de porte cassée.

Il sourit, rangea l'éclat dans sa poche, et reprit sa marche vers son appartement. Il était seul, il était trempé, mais pour la première fois depuis des années, il savait exactement où il allait. Il ne vivrait pas dans le "et si". Il vivrait ici, maintenant, et il garderait les yeux grands ouverts.

Car à Paris, on ne sait jamais quand une porte peut s'ouvrir.